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1 mai 2022 7 01 /05 /mai /2022 19:18

Le journaliste russe, Andreï Babitski, est décédé à l'age de 57 ans dans la nuit du 31 mars au 1° avril, à Donetsk, où il vivait et travaillait depuis le début de la guerre civile ukrainienne. Voici la traduction de l'un de ses articles, qu'il publia en 2017 et qui parle de ce qui s'est passé le 2 mai 2014 à Odessa.

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UNE MÉMOIRE NON APAISÉ
par Andreï babitski

 

Dans mon enfance, parfois je commençai à soupçonner, que le monde autour de moi, était une décoration créée par une force invisible, afin de tester je-ne-sais quelles de mes réactions. Je ne sais par quoi était provoqué un tel manque de confiance vis-à-vis de la réalité, mais je me sentais réellement tel un rat de laboratoire, que quelqu'un étudiait à travers une vitre, j'avais de la suspicion envers le téléviseur et la fenêtre de ma chambre, qui avaient une vue complète sur mon espace de vie et, par moment, même ma maman, m'apparaissait irréelle.

Avec les années, les suspicions se sont dissipées, s’étant changées en des représentations plus compliquées du monde mais, le 2 mai 2014, j'ai ressenti cette suspicion connue de manque de confiance vis-à-vis de ce que je voyais. Il se passait quelque chose à la maison des syndicats d'Odessa, quelque chose qui ne pouvait être, mais, ce quelque chose, d'un rien du tout, a brutalement commencé à exister. J'ai déjà fait face à diverses circonstances tragiques, mais ces histoires avaient une sorte de schéma de développement compréhensible. Les gens se déshumanisaient dans le processus, perdant leur famille et leurs proches, brûlant de l'intérieur jusqu'à n'être plus qu'enveloppe motivée par la haine seule.

Alors que le 2 mai 2014, à Odessa, l'atrocité est apparue comme de nulle part : d'un trou soudainement formé dans la réalité, une véritable "Banderavchtchina" avec des membres coupés, des ventres éventrés et des enfants pendus. Nous connaissions toutes ces horreurs par les livres, mais nous pensions que c'était une histoire de bêtes inconnues vers laquelle il n'y avait pas de retour. Et, dans tous les cas, nous ne croyions pas que cette espèce d'animaux pourrait soudainement apparaître dans notre âme, car la foi dans le progrès est inépuisable.

Cela est arrivé : les filles et les garçons, qui hier encore nourrissaient des poupées et faisaient du surf dans les déferlantes d'Odessa, aujourd'hui, versaient du kérosène dans des bouteilles et achevaient les brûlés, qui s'étaient jetés par les fenêtres de la Maison des syndicats sur l'asphalte d'Odessa.

En un seul instant et sans aucun passage, ils ont organisé un sabbat d'homicide — dévorant des personnes semblables à eux, les habitants de leur propre ville, leurs pairs pour la plupart. Ils ont bu leur sang, puis, avec des larmes de joie dans les yeux, ils ont supplié que l'on soit fier de leur exploit : - Jetez au moins un regard qui, et comment nous avons brûlé, ici. Nous ne voulons pas vous déranger sans raison, mais vous n'avez encore jamais vu une telle horreur magnifique !

On entend souvent dire que ce ne sont pas des nazis, car ils n'avaient nulle part où se faire recruter, mais simplement des enfants malheureux et défavorisés de la dévastation post-soviétique. D'où cette cruauté bestiale que l'autre partie aurait certainement manifestée, si elle en avait eu l'occasion. Mais, ce n'est pas le cas.

Le nazisme est une idéologie, qui n'est pas nécessairement introduite dans la conscience sous la forme d'une doctrine finie, finie et logiquement cohérente. En général, elle n'affecte que légèrement la conscience et se manifeste sous la forme d'une humeur générale. L'homme sourit du fait que le soleil lui murmure quelque chose. Et la conscience elle-même, dans la plupart des cas, est représentée par une vague capacité d'acheter des saucisses dans un magasin, de s'assurer qu'on a bien payé la bonne somme au marché, ainsi que des bribes de mots de la chanson sur « laissez-les courir maladroitement...»

L'infiltration du nazisme dans la société dure des années et une personne ajoute simplement des informations inactives dans un placard, pour le moment, lointain . Il ne lutte pas avec elles, ne cherche pas à les neutraliser, elles l'aident au contraire à survivre, donnant l'espoir qu'il fait partie d'une grande communauté, qui, à travers toutes ses tribulations personnelles et ses circonstances difficiles, dédaigne la parenté avec le peuple choisi pour la grande cause. Il croit et ne croit pas, mais en général, il ne pense pas particulièrement à justifier ou, au contraire, à détruire la doctrine décousue et bestiale qui s'empare progressivement de son être. Il s'y sent à l’aise parce que quelque part dans les réserves du subconscient repose une idée qui réchauffe l'âme dans les moments les plus sombres de la vie.

Il est absolument normal, socialement adapté : a un ami, un frère, étudie, travaille, dit des bons mots, se réjouit, se lamente et se fâche comme tout le monde. Mais, le poison du nazisme retravaille déjà imperceptiblement, pour lui-même et les autres, sa nature spirituelle.

Et puis, Bang - le 2 mai. Et, il est l'instant d’après un soldat prêt et dévoué de la Wehrmacht. Il brûle des gens et est fier d'avoir participé à la construction d'un monde meilleur.

Ces événements sont devenus une frontière entre le passé et le présent. Dans ce passé, il y avait des sourires dédaigneux de nos partisans nationaux de l'Ukraine Euro-Atlantique du camp libéral. Ils haussaient les épaules et regardaient l'interlocuteur avec un sentiment de légère pitié et de mépris. "Où avez-vous vu des nazis là-bas ?"demandaient-ils. Après aussi, ils continuaient à s'interroger, mais leurs yeux glissaient obstinément par-dessus et à côté de la maison des syndicats incendiée et les corps carbonisés dans son hall. Ils n'ont pas accepté cette horreur comme argument prouvant que Bandera est revenu dans toute sa forme bestiale et a commencé à cravacher l'Ukraine comme un cocher son cheval.

Cependant, leur opinion a cessé d'être importante. Auparavant, nous pensions qu'ils conversaient de façon honnête et impartiale avec nous, simplement en raison de certaines de leurs préférences, ils avaient tendance à minimiser le danger du nationalisme ukrainien. Après le pogrom d'Odessa, il est devenu clair qu'ils n'allaient pas nous parler du tout. L'avance qu'ils ont accordée à l'Ukraine s'est avérée être un ausweis autorisant toutes formes d'actions. Selon eux, il était possible de brûler des personnes, de tirer à coup de canons et de chars sur les villes et villages du Donbass, de mener des processions aux flambeaux avec des portraits de Bandera et de Chukhevich, de fusiller des prisonniers sans procès ainsi que de les torturer de la manière la plus brutale, dans des prisons improvisées des bataillons territoriaux nazis.

Ce mois de mai Odessite, est étroitement enveloppé dans un linceul de désespoir et de haine. Aucun des auteurs de la tragédie n'a été arrêté, ni condamné. Et seulement une rumeur populaire, et les réseaux sociaux partagent des rumeurs selon lesquelles les filles et les garçons qui ont mis du kérosène dans des bouteilles, meurent les uns après les autres de la manière la plus surprenante. Quelqu'un s'est noyé, un autre a été poignardé en Russie, un autre a été jeté d'un toit. Honnêtement, je ne suis pas du tout sûr que ce soit vrai ; c'est plutôt ainsi que l'angoisse de représailles s'exprime. Ni Odessa, ni tous ceux qui ont vécu ces terribles événements comme un chagrin personnel, ne sont prêts à oublier et à pardonner. Et cette attention intense aux destins de ces petits bestiaux, dont le nom de chacun est bien connu, est une sorte de garantie que, tôt ou tard, tous répondront de ce qui a été fait.

Source ~ Life

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