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14 mai 2005 6 14 /05 /mai /2005 20:22

Ma mère (Tatiana Struve, née Lebedeff) est partie dans la nuit du 2 au 3 janvier 2005. Depuis,  j’ai le sentiment d’une rupture, d’une rupture de la mémoire familiale. Son absence  me fait revenir à l’esprit des bribes de souvenirs. Questions sur l’histoire familiale toujours reportés parce que tous simplement lorsqu’il y a la vie, il y a le sentiment qu’on aura toujours le temps…

Durant la guerre, ma grand’mère et ma mère vivaient au 20bis, rue Jouvenet à Paris, dans un H.B.M.* datant de la fin des années 20. Ma grand-mère, après avoir fait plus ou moins tous les hôtels au mois sur Paris, avait finit par décrocher un logement grâce, déjà,  à l’aide de la CIMADE. En tant qu’apatride, les temps étaient aussi durs que pour les demandeurs d’asile sous le règne de Sarkozy et consort. Ma grand-mère, fille et ex femme d’officiers russes, travaillait comme serveuse dans les cafés et les restaurants, bref, une vie d’exilé comme tant d’autres.

 

A cette époque, ma mère était liée à un groupe de résistants.  Elle et sa mère hébergeaient dans leur studio-cuisine, parfois, jusqu’à dix soldats et officiers soviétiques. Ils arrivaient de Cherbourg où existait, à cette époque, un camp spécifique d’internement pour les prisonniers soviétiques. L’un des membres du réseau travaillait comme interprète auprès de la kommandantur du camp. Grâce à cela, il aidait à fuir ceux qui voulaient rejoindre la résistance française. Petite, je m’imaginais dans cet immeuble H.B.M. au murs de papiers, le studio de ma grand mère plein de combattants à l’étoile rouge chantants à tue tête les chansons de la grande guerre patriotique*.

Parmi eux, il y avait celui que ma mère appelait « Michka-bandit. » Il devait avoir 30 ou 35 ans, était lieutenant de l’armée rouge, avait été fait prisonnier quelque part en Ukraine ou en Biélorussie. C’était ce qu’on appelait alors, en Russie, un « biesprizornyi » littéralement, « sans surveillance. »  Autrement dit, l’un de ses millions d’orphelins dont les parents avaient péris, d’une façon ou d’une autre, durant la guerre civile. Michka-bandit, de son vrai nom Micha Antipov, fut apprivoisé par l’armée rouge. La guerre l’avait surpris lieutenant sur un front intenable où Il avait été fait prisonnier. Il appelait ma mère « sistrïonka»,        « petite sœur. »   Ma mère lui avait donnée le sobriquet de Michka-bandit car il avait gardé quelques vieilles habitudes  du temps de sa jeunesse tumultueuse d’orphelin errant ; Il aimait «  faire peur aux bourgeois.» C’est le terme qu’il employait mais il aimait surtout tricher aux cartes. Ayant fuit le camps de Cherbourg, il finit par rejoindre le maquis pour se battre. A la fin de la guerre, ne voulant pas revenir en URSS où il savait que, des camps attendaient ceux qui, pour le régime soviétique,  étaient des déserteurs puisque faits prisonniers, il vivait dans la clandestinité à Paris. Jusqu’au jours ou l’interprète du camp de Cherbourg se fit arrêter pour être jugé comme « collaborateur. »   Cette  arrestation  se fit  « grâce » à d’autres résistants, pour qui,  ceux qui n’étaient pas de leur côté idéologique, étaient des ennemis qu’il fallait éliminer. La fin justifiant les moyens, cet homme avait été  dénoncé  par quelques  « camarades » inspirés. Sans doute se rachetaient-ils des premiers mois d’occupation où ils ne surent trop quoi penser, trop quoi faire. (La question reste posée, à savoir si il leurs arrivait de penser par eux même ou si  le culte de la personnalité, l’effet de groupe annihilaient leurs personnalités. Certains d’entre eux résistèrent dés la première heure et ce, malgré les consignes que leur hiérarchie idéologique leur faisait parvenir.)

 

Michka-bandit se retrouva face à un dilemme ; Venir témoigner pour sauver la vie de l’interprète et être rapatrié vers l’U.R.S.S et ses camps ou se taire et laisser un innocent se faire condamner. Seulement, pour Micha Antipov, il ne pouvait y  avoir d’alternatives, son honneur d’officier soviétique ne le lui permettait pas.

En une seule nuit, au 20bis rue Jouvenet, dans le studio de ma grand mère, des mains anonymes confectionnèrent un uniforme de lieutenant de l’armée rouge.

Le lendemain, Micha Antipov se présenta au tribunal en grand uniforme. L’interprète fut innocenté.  A la sortie du tribunal, deux émissaires de l’ambassade soviétique attendaient Antipov pour l’emmener au  train de Moscou. Plus tard, ma mère apprit par une tierce personne qu’ayant sauté du train Michka-bandit s’était cassé la jambe, qu’il avait été remis dans le train. Dans ma petite tête d’enfant, j’imaginais les deux fanaux rouges du dernier wagon s’éloigner, une jambe plâtrée dépassant par l’une des fenêtres du convoi. Ma mère racontait - sans doute pour que l’histoire n’est pas une fin trop triste au regard de ses enfants. - Qu’elle avait reçu une lettre de Micha Antipov, de longues années plus tard où il disait « Je suis parti très loin, petite sœur mais maintenant, cela va mieux. » sous entendant que toutes ses années, il les avait passé en déportation.

En 46, ma mère finit par solliciter sa naturalisation. Comme tout bon réfugié, elle s’adressa à la préfecture. Qu’elle ne fut sa surprise lorsque, quinze jours plus tard, elle fut convoquée au commissariat de son quartier pour : « Affaire vous concernant… »  Elle fut reçue par un commissaire qui sans dire un mot déposa sur son bureau un gros paquet de lettres, c’étaient des lettres de certains voisins bien intentionnés, de « bons citoyens » dénonçant « le comportement anti-français » de ma grand-mère et de sa fille qui hébergeaient des « étrangers. »  Le commissaire fit remarquer à ma mère qu’elle avait eu beaucoup de chance, que c’était à lui que l’on transmettait les dénonciations, que sans  cela, elle ne serait certainement plus de ce monde. Ma mère obtint la nationalité française.

Michka-bandit s’est perdu dans l’immensité russienne, ma mère est maintenant partie, le commissaire doit avoir, à l’heure qu’il est, lui aussi, quitté ce monde.

-En cette période pré électorale, En ces temps de « Sarkozy nous voilà !» j’avais envie de raconter cette histoire à la mémoire de ma mère et de toutes ces personnes detoutes origines qui résistèrent sur le sol français, non seulement à l’occupant allemand mais aussi au fascisme de l’Etat français.

-J’avais envie de parler de Micha Antipov, afin de rendre hommage, à travers son histoire, aux plus de 21 millions de soviétiques, communistes ou pas, qui moururent au combat pendant cette guerre afin que 60 ans après les libéraux néo-fascistes européens ainsi que leur masse médias soumis, puissent s’amuser à les dénigrer et à nier leur sacrifice.

-J’avais aussi envie de parler de ce commissaire anonyme, pour un hommage à tous ceux de la police française qui surent être objecteurs de conscience à l’heure de la France de Vichy.

-A l’heure des trois grands fléaux que subie aujourd’hui la France - L’idiotisme propagandiste des médias, la dictature de l’ultra libérale misère et celle du nouvel ordre Sarko-Perbenéen - Il me paraissait important que les policiers français n’oublient pas l’exemple de leurs anciens qui surent objecter et  résister et ainsi rendre honneur à leur profession de gardien de la paix et ce malgré la propagande, l’effet de groupe et la peur.

   14/05/2005

 

Sarah Pétrovna Struve

 

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